Keith Jarrett en état de grâce

Publié le par Dorian_G

  Le trio (Keith Jarrett : piano ; JackDeJohnette : batterie ; Gary Peacock : contrebasse) ne donne jamais de concerts médiocres. Il peut lui arriver d'en donner de très grands : au Théâtre romain de Fourvière (Lyon), le 19 juillet, en attendant un de leurs lieux de prédilection : la pinède de Juan-les-Pins (le 21).

 

Trois rappels, public debout, les mouches rangées aile contre aile sur le tarmac ; un ciel de faïence. Quand ils se sentent bien, si ce Steinway sonne bien, ils rient, ils jouent, ils se surprennent.

Leur entrée en scène mérite un long métrage : Gary Peacock en tête, mince et vêtu de noir, son visage de poète latin à la plume dans le Gaffiot ; Jack DeJohnette, jean et chemise ocre, les traits d'un prince d'Abyssinie ; et fermant la marche, Chaplin très concentré aux cheveux poivre et sel, Keith Jarrett, 60 ans. Ils font les cinq pas qui les séparent des instruments, de cette démarche féline de joueurs de golf allant chercher leurs trophées.

Keith Jarrett dans le Théâtre romain de Fourvière, mardi 19 juillet. | GUILLAUME PERRET

Public parfait. Tous les théâtres antiques sont survolés par six douzaines d'hirondelles qui jouent à Indianapolis : pas à Fourvière !

Solar : c'est pour le trio une habitude, le thème des retrouvailles. Ils jouent ensemble depuis 1983. Ils font moins de dix concerts par an. Juste pour vérifier l'état du monde et si l'amitié est toujours possible. C'est l'exercice le plus libre, le plus heureux qu'on puisse voir. Les disques et DVD, à côté, ont cet air de Joconde reproduite sur un foulard.

Vers la fin du chorus de piano, sur le troisième morceau, The Bitter End, Keith Jarrett invente des traits, des fusées, qui soufflent les deux autres. Ils se saluent discrètement, mains jointes, sous les applaudissements. Un autre moment (I'm Gonna Laugh), c'est le tour de Peacock. Et pour Doxy, celui de Jack : ce ne sont pas des "solos", ce sont ces instants de grâce, les flamencos l'appellent le duende.

Tout ou presque est pris en tempo médium ­ - le tempo des dieux. Ici, en 1946, le Théâtre antique de la Sorbonne a ouvert le lieu avec Les Perses d'Eschyle. Dans le rôle du roi, Roland Barthes sous son masque. Le concert, dans sa délicatesse et ses démarrages bouleversants de swing, s'adresse secrètement à lui. La nuit préfère s'avancer. La pleine lune tend un oeil.

Depuis ses années d'études qu'il payait en jouant au piano-bar d'un hôtel d'Oxford (New Jersey), Keith Jarrett connaît des milliers de chansons : des standards, des rares, des scies et des que personne ne sait. Pourquoi, mais pourquoi donnent-ils leurs meilleurs chorus, leur meilleur lien, circuit électrique d'inconscient à inconscient, dans le dernier des trois rappels : ce When I Fall in Love ("It will be forever..."). Qu'ils jouent pourtant chaque fois ? Parce qu'ils y croient ? Parce qu'ils aiment la poésie latine ? Parce que la sincérité les rejoint comme d'autres la ruse ? Allez savoir. Peut-être simplement parce qu'ils sont musiciens, et que des musiciens, ce sont d'anxieuses hirondelles qui attendent de voir si la musique viendra.

Francis Marmande


Keith Jarrett (piano), Jack DeJohnette (batterie), Gary Peacock (contrebasse). Lyon, le 19 juillet.

Publicité

Publié dans Musique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article