Le Caravage, peintre et truand
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INTRODUCTION
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| Le 28 mai 1606, Le Caravage, peintre renommé et mauvais garçon, tue un homme en duel à Rome sur le Champ de Mars, suite à une querelle de jeu.
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Le Caravage, peintre et truand
1571
14 janvier : mariage de Fermo Merisi et de Lucia Aratori à Caravaggio dans la province de Bergame. La famille Merisi possède des biens et dispose de revenus qui la mettent à l'abri de la pauvreté.
29 septembre : naissance de Michelangelo Merisi, peut-être à Milan, où son père travaille comme "contremaître" des marquis de Caravaggio.
1584
6 avril : entrée de Michelangelo dans l'atelier du peintre Simone Peterzano, peintre lombard jouissant d'une certaine notoriété et qui signe "Titiani alunnus" (élève de Titien). Peterzano, peintre habile dont les oeuvres témoignent d'une certaine miévrerie, semble soucieux de respecter le stule réaliste (ésévère") prôné par le Concile de Trente ; il s'engage à "former" son apprenti âgé de treize ans.
1590-91
Le peintre arrive à Rome. La ville est bouleversée par de grands travaux, voulus par les papes Sixte Quint, puis Clément VIII Aldobrandini. C'est la naissance de la Rome baroque. Les rues sont parcourues par des bandes de jeunes gens, l'atmosphère de la ville est dominée par la violence et les désordres.
1593
11 août : le jeune peintre, décrit comme "un jeune homme glabre appelé Michel Ange et qui fait de la peinture" est mis en cause comme témoin à l'occasion d'une plainte déposée par une certaine Leonora Palelli contre deux de ses amis, les frères Onorio et Decio Longhin, pour insultes et voies de fait. Certains des biographes anciens du Caravage évoquent son implication dans un crime inavoué qui lui aurait valu un an d'emprisoonement à Milan et expliquerait son départ pour Rome.
En dépit de ces penchants belliqueux, le jeune homme (dont l'oncle Ludovico et le frère Jean-Baptiste sont prêtres) n'a pas pu ne pas être marqué par le climat religieux milanais, dominé par la figure de Saint Charles Borromée, qui, comme son cousin le cardinal Frédéric Borromée, puise les principes de sa conduite dans les Exercices Spirituels d'Ignace de Loyola : foi, humilité, obéissance.
C'est en 1593 que, sur le conseil de son ami l'architecte Onorio Longhi, un jeune érudit qui, dès le séjour à Milan, fut l'un de ses compagnons de rixe, Michelangelo entre dans l'atelier (la bottega) de Giuseppe Cesari dit "le Cavalier d'Arpin". L'endroit est une sorte d'atelier-galerie où les amateurs et collectionneurs romains peuvent découvrir de jeunes talents.
1595
Michelangelo devient le protégé d'un fastueux mécène, le cardinal Francesco Maria Bourbon Del Monte, protecteur de l'Académie de peinture de Saint-Luc. Le prélat, d'origine vénitienne, proche des Médicis,
pratique l'alchimie, collectionne les peintures et les antiques, donne des réceptions brillantes dans son somptueux palais Madama près de la piazza Navona. On voit de jeunes éphèbes y faire de la musique.
Le Caravage paye son hébergement sous forme de tableaux : le Concert de jeunes gens, le Joueur de luth, dont l'érotisme un peu trouble reflète sans doute l'atmosphère de l'entourage du cardinal.
Le peintre devient le spécialiste de la scène de genre (Les Tricheurs, L'enfant mordu par un lézard). A la fin du siècle, quand il aborde des sujets religieux, il prend soin -innovation capitale à cette époque- de les exécuter à la manière des scènes de genre, dans un cadre naturel, comme pour rappeler que l'humanité terrestre et le divin sont liés indissolublement. Pour la Vierge du Repos pendant la Fuite en Egypte comme pour la Madeleine repentante, il choisit le même modêle, une jeune femme du peuple.
1599
Grâce à l'appui du cardinal Del Monte, le Caravage obtient, le 23 juillet, de la famille Crescenzi, exécutrice testamentaire du prélat français Maurice Cointrel (Contarelli en italien), une commande pour la chapelle votive qui lui est consacrée dans l'église Saint-Louis-des-Français. Le peintre peint dans le délai d'un an qu'on lui accorde La Vocation de Saint Matthieu, Saint Matthieu et l'ange et Le Martyre de Saint Matthieu. Grande nouveauté, il démontre qu'il est possible d'adapter la peinture à l'huile à des surfaces que leur ampleur désignait jusque-là pour la fresque.
Ce cycle accroît encore sa renommée. Les plus riches collectionneurs (Ciriaco Mattei, le poète Giambattista Marini, le banquier gênois Vincenzo Giustiani, ce dernier possèdant jusqu'à treize tableaux du Caravage) lui achètent ses oeuvres à prix d'or.
1600
Alors que les Carrache achèvent la voûte de la galerie du palais Farnèse, chef d'oeuvre luministe du premier baroque romain, Caravage se voit passer commande par Mgr Tiberio Cerasi, trésorier du pape Clément VIII, de deux toiles pour la chapelle portant son nom à Santa-Maria-del-Popolo. Les deux tableaux qu'il exécute, La Conversion de Saint Paul et La Crucifixion de Saint Pierre, ne sont pas acceptées sans difficultés, leur naturalisme étant d'une nouveauté qui heurte la sensibilité religieuse du temps. Le critique d'art hollandais Carel Van Mander est l'un des premiers à écrire à propos de Caravage : "Merisi pense qu'il n'y a rien de mieux que suivre la nature et, avant tout coup de pinceau, il étudie de très près la vie de ce qu'il peint et copie."
Il écrit ceci aussi : "Après avoir travaillé pendant deux semaines, il va se promener pendant un mois ou deux flanqué d'une immense épée et d'un serviteur, en allant d'une aire de jeu de balle à l'autre, enclin à provoquer en duel et à prodiguer des insultes, ce qui rend quasiment impossible sa fréquentation".
Le 19 novembre 1600, un certain Girolame Stampa porte plainte contre lui pour coups et blessures.
1603
Le 28 août, le Caravage et son ami l'architecte Onorio Longhi sont cités en compagnie des peintres Gentileschi et Triseigni au tribunal par le peintre Giovanni Baglione pour diffamation. Il leur est reproché d'avoir écrit et diffusé un sonnet contenant des insultes contre cet artiste. Cela vaudra au Caravage d'être emprisonné à la prison de Tor di Nina du 11 au 25 septembre 1603, date à laquelle il est libéré sur intervention de l'ambassadeur de France. Le 24 avril 1604, il sera accusé par un serveur d'auberge de lui avoir envoyé dans la figure un plat d'artichauts. En octobre 1604, il retournera pour un mois en prison pour violences et voies de fait. Le 28 mai 1605, il sera arrêté pour port d'arme interdite, et encore une fois, deux mois plus tard, dans une affaire d'agression sur la voie publique où est impliquée la belle Maddalena di Paolo Antognetti, dite la belle Lena, qui lui a servi de modêle à plusieurs reprises, notamment pour la Madone de Lorette. La belle Lena eut Caravage pour amant, parmi beaucoup d'autres, ce qui témoigne de l'existence de liaisons féminines dans la vie du peintre.
On connaît aussi à Merisi une liaison avec une certaine Menicuccia, ce qui n'empêche pas d'être avérés les témoignages sur les aventures masculines qui semblent avoir occupé l'essentiel de ses errances romaines. Dont témoignent assez ses Bacchus et ses Jean-Baptiste.
1602-1603
Le Caravage peint l'un de ses chefs-d'oeuvre les plus admirés (Rubens et Fragonard en feront des copies : La Déposition du Christ au Sépulcre (2 mètres par 3 mètres) pour la chapelle Vitrice de l'église Santa Maria in Vallicella (Chiesa Nuova), tableau à la fois expressioniste, théâtral et naturaliste. Puis c'est le Repas à Emmaus et la Madone de Lorette (avec les pieds nus et sales d'un pélerin au premier plan).
1604
"Pour l'église de la Scala in Trastevere, le Caravage peignit la Mort de la Vierge. Mais en raison de l'irrespect avec lequel il représenta la Vierge, le corps gonflé et les jambes nues, le tableau fut refusé et acheté par le duc de Mantoue". (Baglione). De façon similaire, à la requête du nouveau pape, Paul V, le Caravage dut en 1605 retirer de l'autel de l'église Saint-Pierre du Vatican la Madone des Palefreniers en raison du caractère choquant de la scène selon les critères du temps : on y voyait la Vierge et un Enfant Jésus tout nu écraser de leurs deux pieds superposés un serpent se tordant sur le sol.
1606
Le 28 mai, le Caravage tue Ranuccio Tomassoni. Il semble que tous deux aient aimé la même femme, Fillide Melandroni, une des plus célèbres courtisanes romaines. Tommassoni était aussi violent que Merisi et aussi assidu des lieux mal famés que lui. Le meurtre a lieu au cours d'un duel près du Campomarzio. Le Caravage en sort gravement blessé à la tête. Il semble que les choses ont tourné à la bataille rangée. Onorio Longhi et Mario Minniti étaient de la partie. Un autre peintre, Antonio de Bologna, y laisse aussi la vie.
Affaires complexes : outre la belle (?) Fillide, il y avait des histoires de dettes de jeu entre les deux hommes. De surcroît, Le Caravage appartient au parti pro-français et Tomassoni au camp pro-espagnol.
Le Caravage s'enfuit. Grâce à la protection de la famille Colonna, il se cache dans la campagne romaine. Il est condamné à mort par contumace, peine que, pendnat les quatre années qui lui restent à vivre, il cherchera à faire commuer, voire amnistier.
1606
Grâce aux Colonna toujours, le voici réfugié à Naples, où il peut vivre au grand jour.
Grand tournant dans sa peinture : sentiment de culpabilité, désir d'expiation (dans le droit fil de la religiosité borroméenne), on voit apparaître un "piétisme caravagesque" qui donne un premier chef d'oeuvre avec les Sept Oeuvres de Miséricorde pour le Mont-de-Piété de Naples. Ce tableau est peint très vite (en trois mois) ; il s'agit d'y représenter plusieurs personnages s'acquittant de gestes de charité. C'est une sorte d'anthologie du bien.
Pendant ses années napolitaines, il peint aussi la Madone du Rosaire, qui, rachetée par un groupe de peintres (dont Rubens, Jan Brueghel et Frans Pourbus), se trouve aujourd'hui à Anvers.
Autre oeuvre napolitaine capitale, la Flagellation fait contraster la bestialité des bourreaux avec la sérénité du corps du Christ.
1607
Pour échapper à la peine de mort, Merisi quitte Naples. on le retrouve à Malte. En effet les chevaliers de l'Ordre de Malte sont des religieux qui échappent à la justice des hommes. Il y fait le portrait d'Alof de Wignacourt, grand maître de l'ordre. Merisi sera nommé "chevalier de grâce" le 14 juillet 1608 en cachant évidemment ses faits d'armes ! Le titre était réservé aux postulants n'ayant pas assez de quartiers de noblesse pour devenir "chevaliers de justice" ; voici le banni membre d'un des ordres de chevalerie les plus fermés de la chrétienté. Mais Merisi est rattrappé par son passé : les chevaliers apprennent qu'il est condamné à mort et le jettent en prison.
1608
Le 6 octobre, il s'évade de sa prison au château Saint-Ange de La Valette. Le 1er décembre, il sera radié de l'Ordre et expulsé "en tant qu'élément pourri et fétide" (tanquam membrum putridum et fetidum).
En octobre, après sa fuite, il débarque à Syracuse, en Sicile. Il y obtient la commande d'un Enterrement de Sainte Lucie pour l'église du même nom. Puis on le voit à Messine, où il se présente comme chevalier de Malte, escomptant sans doute que la nouvelle de ses exploits n'a pas circulé.
Il peint à Messine une Résurrection de Lazare pour un riche commerçant gênois. Le tableau est livré le 10 juin 1609, ce qui permet au Caravage d'obtenir une commande prestigieuse, celle par le Sénat de Messine d'une Adoration des Bergers pour l'église des Capucins.
Après quoi, c'est une Nativité avec saint François et saint Laurent pour l'oratoire de compagnie de Saint-Laurent à Palerme.
1609
Lorsqu'il quitte la Sicile pour revenir à Naples, il laisse derrière lui le souvenir d'un peintre génial, mais psychopathe. L'un de ses clients, Di Giacomo, parle de son "cerveau dérangé".
En octobre, à Naples, Merisi est victime d'une agression devant l'auberge du Cerriglio. Une information erronée le donnant pour mort circule quelque temps. Qui a commandité cette tentative d'assassinat ? Le grand maître de l'ordre de Malte ? C'est ce que prétend Baglione, le premier biographe du peintre.
A Naples, le peintre a d'abord été arrêté par les Espagnols, puis relâché par eux, mais maintenu sous contrôle judiciaire. Il travaille avec frénésie pendant ce second séjour napolitain : une dizaine de tableaux, dont trois détruits pendant le tremblement de terre de 1805, qui abat l'église Saint-Anne des Lombards où ils se trouvent. Il peint une Annonciation pour les ducs de Lorraine, un Martyre de Sainte Ursule pour le prince gênois Marcantonio Doria.
Par l'intermédiaire de ces princes auxquels s'ajoutent les Gonzague de Mantoue, il renoue le contact avec Rome, où il espère recevoir la grâce du pape Paul V.
Il peint David vainqueur de Goliath. La tête de Goliath que David soulève par les cheveux est un autoportrait du Caravage. Peinture expiatoire ? Elle est achetée par le cardinal Scipion Borghèse, qui joue les intermédiaires à Rome en sa faveur, ainsi que le cardinal Ferdinand de Gonzague.
1610
Début juillet, le Caravage embarque sur une felouque pour Rome, sans doute pour aller supplier le pape et le convaincre de son repentir.
Il meurt sur la plage de sable noir de Porto Ercole, le 18 juillet.
Assassiné ?
Mort de fièvres malignes ?
Victime des suites de ses blessures mal cicatrisées après l'agression de Naples ?
A propos de Caravage
Giovanni Baglione (1642)
Sur les débuts du peintre :
Michelange Amerigi [ainsi Baglione nomme-t-il son rival détesté] naquit en Lombardie à Caravaggio. Il était fils d'un maître compagnon qui construisit des maisons avec talent, de la famille Amerigi. Il commença à apprendre à peindre, mais, faute de professeur, il dut se rendre à Milan où il habita quelque temps. Puis il partit pour Rome afin d'y apprendre avec diligence toutes les subtilités de cet art de virtuose. Et il commença par faire affaire avec un peintre sicilien qui tenait boutique où il vendait des peintures mal dégrossies.
Par la suite, il alla habiter chez le cavalier Guiseppe Cesari d'Arpin et y demeura quelques mois. C'est là qu'il commença à peindre à sa manière et à exécuter des tableautins où il se représentait devant un miroir. Le premier était un Bacchus accompagné de grappes de raisin, le tout exécuté avec diligence, même si son style demeurait un peu aride. Il peignit aussi un enfant mordu par un lézard caché dans des fleurs et des fruits, et cet enfant semblait vraiment pousser un cri strident.
Malgré cela il ne parvenait pas à les vendre, ni à les faire circuler, de sorte qu'il se trouva sans un sou, vêtu de haillons jusqu'à ce que maître Valentin de Saint-Louis-des-Français, marchand de tableaux de son état, ne commençât à faire connaître ses tableaux ; et c'est ainsi qu'il fut remarqué par le cardinal Del Monte, lequel, pour se délecter pleinement de sa peinture, le prit chez lui et lui donna gîte et couvert.
Sur sa personnalité :
Mechelange Amerigi fut d'un caractère satirique et hautain. Parfois il lui arrivait de dire tout le mal qu'il pensait des peintres d'hier et d'aujourd'hui, quels qu'ils soient ; de sorte qu'il était persuadé de surpasser tous ses confrères par la qualité de ses oeuvres. D'aucuns estiment qu'il a, par ses théories, miné le métier de peintre, car de nombreux jeunes se bornent à copier par exemple la tête d'un modêle sans la dessiner au préalable en se contentant de la superficialité de la couleur ; c'est ainsi qu'il ne savent plus apparier deux figures, ni peindre une histoire vêcue car ils n'ont pas vraiment compris ce que signifie peindre.
Michelange avait aussi l'esprit quelque peu échauffé, ce qui le rendait dissolu. Il ne cessait de se colleter avec les uns et les autres. il fréquentait des individus querelleurs et violents ; il se battit avec Ranuccio Tomassoni, jeune homme de bonne famille, à l'occasion d'une partie de jeu de balle. Michelange le tua d'un coup d'épée au flanc alors que le malheureux était à terre.
La conclusion de Baglione :
Si Michelange n'était pas mort aussi vite, il aurait profité pleinement de sa maîtrise dans le maniement des couleurs pour peindre la réalité ; mais il avait peu de discernement dans le choix de ses modêles, ne sachant trop choisir entre les beaux et les laids. Cela ne l'empêcha pas d'atteindre une certaine renommée et ses toiles valent d'autant plus cher que, comme dit le dicton populaire, on ne juge pas avec les yeux, mais on peut regarder avec les oreilles.
in Giovanni Baglione :
Les Vies des peintres, sculpteurs et architectes,
Rome 1642
Giovanni Pietro Bellori (1672)
Il plaçait ses modêles dans une pièce sombre et les exposait à une lumière haut placée, qui frappait les parties principales du corps et laissait le reste dans l'ombre ; d'où de violentes oppositions de clair et d'obscur. Cette manière de faire déchaîna l'enthousiasme des jeunes peintres. Considérant Caravage comme un génie extraordinaire, et le seul vrai imitateur de la nature, ils ne voulaient plus tenir compte des "maîtres", prenaient leurs modêles dans la rue, et haussaient les lumières à qui mieux mieux. Cependant que les vieux peintres, mécontents, prétendaient que Caravage ne savait rien faire hors de la cave...
in Vite de' pittori, scultori e architetti moderni, Rome 1672.
Roberto Longhi (1952)
La demande se portait alors vers le tableau religieux pathétique : c'est cela qui pousse le Caravage sur une voie nouvelle. Chaque peintre ne donne au bout du compte que ce que le monde lui demande, en démontrant, à l'intérieur de ces limites, sa capacité plus ou moins grande de résistance.
Le renforcement des ombres est donc d'abord affaire de sujet ; heureusement, l'oeil d'un grand peintre portera en soi une forme apte à agir rapidement sur ce sujet même. Cet échange entre l'art et le monde social est une constante.
Le biographe de jadis, élaborait un système, en vaillant idéaliste ; il n'avait à sa disposition que la grammaire du XVIème siècle et, pour éclairer la révolution caravagesque, déclarait que l'artiste avait recours au renforcement des ombres pour "donner du relief aux corps".
Ce que le Caravage commençait à percevoir, c'était moins le "relief des corps" que la force des ténèbres qui les séparent. Là résidait le principe dramatique de la réalité plus complexe qu'il entrevoyait après les calmes images réfléchies de l'adolescence.
L'histoire des évènements sacrés dont il s'emparait désormais lui apparaissait comme une suite de drames brefs et décisifs dont les points culminants, loin de s'attarder dans la la durée sentimentale de la transparence, s'identifiaient inévitablement avec l'éclair abrupt de la lumière révélatrice parmi les déchirures impénétrables de l'ombre.
L'heure n'était plus à l'apologétique du corps humain, portée au sublime par Raphaël et Michel-Ange, ni au clair-obscur mélodramatique de Tintoret. Hommes et saints, tortionnaires et martyrs seraient désormais mêlés dans un tragique scherzo. Pour demeurer fidèle à la nature physique du monde, il fallait que l'arrangement des ombres parût fortuit et non provoqué par les corps ; en se dispensant d'attribuer de nouveau à l'homme l'antique fonction humaniste d'éternel protagoniste et seigneur de la création. C'est pourquoi le Caravage continue pendnant des années à scruter l'aspect de la lumière et de l'ombre incidentes.
in Il Caravaggio, Milan 1952
Maurizio Calvesi (1990)
Le Caravage est un précurseur, dans la mesure où il a su s'affranchir des codes et des usages de son époque ; non point qu'il les ignorât ou les dépréciât, mais parce qu'il les réinventa et les remodela en les incorporant au naturel et à la vie quotidienne.
Il faut se garder des travers issus de la façon "romantique" dont certaines sources documentaires font parler sa peinture. Les sources littéraires et les documents anciens, dès lors qu'on les regarde avec objectivité, ne confirment en rien l' imagerie qui fleurit autour de la personnalité du peintre, à commencer par la supposée misère dans laquelle il aurait vêcu.
Il en va de même pour le supposé athéisme de tout "poète maudit" : si cette caractéristique est applicable à la culture du XIXème siècle, elle l'est beaucoup moins dans le contexte du XVIIème siècle et paraît totalement incongrue, s'agissant d'un peintre religieux comme le Caravage. Et pourtant certains soutinrent qu'il rejetait tout credo religieux, en fondant leur opinion sur une interprétation "émotive" d'un témoignage du Messinois Susinno, selon lequel le peintre avait refusé de se signer à l'eau bénite, pour effacer ses péchés véniels, au motif qu'il n'était coupable que de péchés mortels.
Ce dont je suis convaincu, c'est de l'adhésion du Caravage aux idéaux religieux les plus hauts de Charles et Frédéric Borromée.
in La Realta del Caravaggio, Turin 1990
Le Caravage devant les juges
J'ai été arrêté l'autre jour sur la place Navone et j'en ignore le motif [il s'agit de la plainte en diffamation de Giovanni Baglione].
J'exerce le métier de peintre et connais tous les peintres talentueux de Rome : Joseph, le Carrache, Zuccari, Pomarancio, Gentileschi, Prospero, Andrea, Bagione, Gismondo et Giogio Tedesco, Tempesta et bien d'autres.
Parmi ces peintres, ne figurent parmi mes amis ni Joseph, ni Giovanni Baglione, ni Tedesco à qui je ne parle pas, alors que je parle à tous les autres.
Parmi ces peintres, sont bons Joseph, Zuccari, Pomarancio et Annibale Carrache. Les autres sont médiocres.
Sont valeureux ceux qui s'y entendent en peinture et qui auront la même opinion que moi sur les bons et les mauvais peintres ; mais ceux qui sont mauvais peintres trouveront bons les mauvais peintres dont ils font partie.
Je ne connais pas de bons peintres autres que ceux que je prends pour tels. J'ai oublié toutefois de citer Tempesta parmi les peintres valeureux.
Je ne crois pas qu'un seul bon peintre apprécie Giovanni Baglione. Je connais presque toutes les toiles de Baglione, soit dans la Cappella grande de la Madonna dell'Orto, soit à Saint-Jean de Latran, soit plus récemment La Résurrection du Gesu.
Je déteste cette dernière peinture parce qu'elle est creuse. Je trouve que c'est son plus mauvais tableau. Je ne connais pas un seul peintre à qui il plaise.
Je vous certifie que je ne compose pas de vers, ni en langue vulgaire et encore moins en latin. Je n'ai jamais su que de telles rimes ou proses circulaient contre Baglione.
(Minutes du procès en diffamation contre Baglione, 13 décembre 1603)
Bibliographie
En français
Pierre Francastel : Le Réalisme de Caravage, Gazette des Beaux-Arts, Paris 1938.
René Jullian : Caravage, Lyon-Paris 1961.
A. Otinna della Chiesa, trad. André Chastel : Tout l'oeuvre peint du Caravage, Flammarion 1988.
André Chastel : "Le problême du Caravage" in Fables, Formes, Figures, Paris 1978.
Mia Cinotti, trad. Françoise Lantiéri : Caravage, Adam Biro éd. Paris 1991
Giovan Pietro Bellori, Vie du Caravage (1672), Gallimard-Le Promeneur 1991
Mina Gregori, trad. Odile Ménégaux : Caravage, Gallimard-Electa, Paris 1995
José Frèches : Le Caravage, peintre et assassin, Gallimard-Découvertes
Rosa Giorgi : Caravage, Editions de la Martinière, coll. Art-Poche, Paris 1999.
En italien
Lionello Venturi : Il Caravaggio, Rome 1925.
Roberto Longhi : Documento sul Caravaggio, Universalia, Romme 1948.
Roberto Longhi : Il Caravaggio, Milan 1952.
Bernard Berenson : Del Caravaggio, delle sue incongruenze e della sua fama (1950), Leonardo, Milan 1994.
Maurizio Calvesi : La Realta del Caravaggio, Einaudi, Turin 1990

