Marc Rothko (I)

Publié le par Dorian_G

Mark Rothko par Geneviève Vidal (voir son superbe site) merci à elle !

"Une peinture vit par compagnonnage, se développant et prenant vie dans les yeux de l'observateur sensible. Elle meurt par le même processus. C' est donc un acte périlleux que de l'envoyer dans le monde."

Nous aimerions, modestement, être ce regard sensible qui prête vie à des oeuvres dont la fragilité n'est qu'apparente, porteuses qu'elles sont d'une puissance tragique proportionnelle au tragique de l'époque.

L'homme

De nationalité américaine, il meurt en 1970 à New York à l'âge de 66 ans. Sa mort n'est pas naturelle, il s'est ouvert les veines au petit matin dans son atelier, laissant derrière lui une oeuvre considérable. Cet artiste est loin d'être un inconnu, il n'est pas un peintre maudit. Il se trouvait alors au faîte de la gloire.

Mark Rothko, né à Dvinsk en Russie en 1903, d'origine juive, a connu l'émigration vers les Etats-Unis à l'âge de 10 ans. Ayant choisi de devenir peintre, il a d'abord réalisé des tableaux figuratifs, de type expressionniste, où perce le drame de l'homme contemporain dans la Ville anonyme. Puis, son geste se libère avec des compositions surréalisantes qui explorent les figures mythiques et biomorphiques. Enfin, à partir de 1949, et jusqu'à sa mort, il abandonne toute figure et tout sujet pour l' inlassable travail des murs de lumière, qui culmine dans les sombres chants de la Chapelle de Houston. Période que nous appelons apothéose de la non-représentation. […]

L'expressionnisme abstrait, l'école de New York

Tels sont les termes en usage pour désigner l'avant-garde new yorkaise des années 50. Expressionnisme abstrait avait déjà été forgé, en 36, par Alfred Barr pour qualifier la peinture de Kandinsky 4 . Le critique américain Robert Coates reprit ce vocable pour l'appliquer à ses compatriotes ; et il désigne plus une nébuleuse qu'une école stricto sensu. Avec Rothko, on y range Gorky, Pollock, de Kooning, Kline, Tobey, Gottlieb, Newman, Baziotes, Still, Reinhardt, Motherwell. A vrai dire école de New York, expression introduite par Dore Ashton, semble meilleur, parce que davantage en prise sur le contexte, et moins classificateur. Les peintres en question répugnaient à ces étiquetages, y voyant une intellectualisation faite par des personnes extérieures à leur mouvement.

Il s'agit surtout d' une mouvance, d'une dynamique, de recherches et d'innovations communes qui unissent ces peintres. Leur audace renouvelle radicalement l'appropriation de l'espace pictural, avec ses formats monumentaux, sa frontalité, ses teintes violentes. Engagés tout entier, corps et passions, dans le geste, ils proposent un langage plastique animé intensément par la seule nécessité intérieure.[…]

Au-delà des limites

Nietszche inspire Rothko, chez qui la peinture est à la fois drame et musique, pour qui l'excès dionysiaque se trouve au coeur du geste créateur, avec ce que cela suppose de souffrance, mais aussi de joie et de connaissance.

Au fil des années, la résonance musicale de l'oeuvre se fait de plus en plus grande. Belle ambiguité du mot chromatisme ! Le champ coloré des vastes tableaux rothkiens emplit l'oreille, la submerge d'une rumeur océanique. Cette amplitude grandissante s'effectue par arrachements, doutes, ruptures. Rothko cherche, toujours plus, à se dégager des limites, qu'elles soient sociales, historiques, verbales, personnelles.

Dès le départ, avec la production figurative, la dimension tragique apparaît présente. Les portraits, scènes de rue et de métro n'ont pas valeur anecdotique. L'idée prime sur l'événement, et cette idée naît d'une tension dramatique. D'où la stylisation, d'où l'exagération et la discordance expressionnistes.

Avec la phase surréaliste, Rothko s'attaque au fond mythique, à mi-chemin entre l'idéogramme et l'abstraction, il manie une abondance de signes et de symboles, par lesquels s' atteint l'inconscient collectif.

Enfin, l'apothéose abstraite constitue le saut fondateur par lequel Rothko essaie d'en finir avec les limites. Renonçant à toute figure, chaque peinture s'installe dans un ailleurs, et porte au paroxysme les tensions du tragique historique et mythique. Par la seule couleur, résonnent les émotions fondamentales, en lien avec l'infini.

Sa démarche donne à l'artiste une stature héroïque et nous le rend particulièrement attachant. Elle implique une ascèse et des efforts obstinés. […]

Ainsi voulons-nous devenir observateurs sensibles de ce maître du tragique. A l’œil trasnparent, les tourments de la lumière ; au geste inspiré, le silence de l’absolu.

Chap. 1 Racines (1903-1913)

 

"Ce qui est devant toi te renvoie à ton image ; ce qui

est derrière, à ton visage perdu."

Edmond Jabès

Russe et juif

Lorsqu'il naît à Dvinsk dans la Russie tsariste le 25 septembre 1903, Marcus Rothkowitz 2, tel est son nom alors, connaît dès le départ la complexité d'être à la fois russe et juif. Le départ sans retour vers l'Amérique ne fera que multiplier son problème d'identité.

Sa vie durant, il revendiquera son origine russe, aimera parler le russe et le yiddish, aura une nostalgie, un fond de mélancolie, des abîmes de tristesse et de rêverie dignes d'un personnage dostoiëvskien. Les rouges et ors de sa peinture abstraite, sa puissance d'irradiation expriment sa nature orientale, et transposent la force naïve et mystique des icônes. Certes, Rothko ne gardera pas leur imagerie religieuse, mais leur rayonnement sacral sera bel et bien repris. D'ailleurs, la similitude entre la composition plane de l'icône et celle de la toile non-figurative saute aux yeux. Et la planéité devait, selon lui, éliminer l'illusion.

L'artiste d'avant-garde typiquement new-yorkais que Mark deviendra aura constamment maille à partir avec sa dualité natale : juif d'une Russie antisémite, russe projeté dans une Amérique pragmatique en voie de modernisation accélérée. Il prendra la nationalité américaine en 1938 et changera légalement son nom en Mark Rothko 21ans plus tard.

Russe, juif, américain, tels seront les points de la constellation rothkienne, avec pour les langues : le russe, le yiddish, l'hébreu, l'anglais. Ce multiculturalisme n'a rien de rare, il est le lot de beaucoup d'émigrants, et constitue un des défis que Rothko devra relever.[…]

Dvinsk

La ville natale se trouve sur la Dvina en Lettonie ; non loin de Vitebsk, d'où Chagall est originaire. En hiver, on patine sur la Dvina. Dvinsk s'appelle maintenant Daugavpils. La majorité des 5 millions de juifs que comptait la Russie était confinée dans la région.

Cité d'une relative importance, Dvinsk comptait cent mille habitants environ, pour la moitié juifs, regroupés dans un quartier réservé, exerçant les activités commerciales. On y trouvait une gare de triage animée, une forteresse militaire avec une garnison de 25 mille soldats. Un développement industriel florissant attirait une nombreuse population de travailleurs ainsi qu'une masse de pauvres, si bien que la ville bouillonnait d'idées politiques radicales, aussi bien russes que juives. Démocrates et révolutionnaires sociaux, Bund, et diverses organisations sionistes y étaient bien implantés. Cette ébullition lui donnait l'image d'une pépinière d'agitateurs.

En 1904, la police et l'armée répriment brutalement une manifestation de masse tenue pour protester contre des pogroms qui ont ravagé d'autres cités russes, ce qui déclenche espionnage, contre-espionnage, arrestations, assassinats.

Après l'échec de la révolution de 1905, la police secrète du tsar fait peser sur Dvinsk une surveillance intensive et les juifs sont la première cible des cosaques. La présence massive des soldats rend visible la force répressive. L'année de la naissance de Marcus, un terrible pogrom a ravagé pendant 3 jours Kishinev, suivi d'autres persécutions dans plusieurs villes russes.

En effet, un violent antisémitisme sévit dans la Russie tsariste : les Juifs sont interdits de libre circulation, obligés de vivre dans des quartiers réservés. Seule une faible minorité peut bénéficier d'une éducation avancée, un système de quotas restreignant l'accès aux différents niveaux scolaires. Cependant, Dvinsk s' avère plutôt clémente aux Juifs qui échappent aux atrocités courantes dans tant de ghettos.

Toutefois, dès 1905, la loi martiale, proclamée en réponse à une autre manifestation de masse, met fin à cette tranquillité. Les cosaques deviennent les maîtres de la ville, qu'ils terrifient du haut de leurs chevaux, armés de sabres, de fouets et de révolvers.

De 1906 à 1911, la persécution se déchaîne contre la population juive, les pogroms se multiplient, le slogan des nationalistes russes proclame : "Détruisez les juifs et sauvez la Russie."

Souvenirs de Mark

Ce climat de violence entretient une peur collective qui impressionne fortement le petit garçon.Celui-ci, devenu adulte, racontera souvent comment, alors qu'il était bébé dans les bras de sa mère, ou de sa nourrice, un cosaque leur donna des coups de fouet. Il affirmait que la cicatrice qu'il avait à son nez venait de là. Il dira aussi avoir vu des juifs forcés de creuser leur tombe dans un bois, il aura même l'impression de les avoir vu massacrer.

Ces souvenirs furent mis en doute par les amis de Rothko : n'étaient-ils pas inventés, reconstruits après coup sur des récits qui l'avaient frappé ? Son frère Moïse évoque bien les expéditions punitives des cosaques et la peur constante où vivaient les juifs, mais il ne se souvient pas que Mark ait été fouetté, ni que des Juifs aient été enterrés en masse. Fictifs ou réels, ces souvenirs dénotent sa tendance à dramatiser ainsi que son implication par rapport aux persécutions. Ce sentiment tragique constituera un soubassement du travail pictural. […]

Tableaux

Particulièrement passionnants sont les tableaux qui rendent compte de la thématique enfantine et affective de Marcus.Certaines oeuvres figuratives renvoient directement à ce terreau affectif et familial.

Prenons par exemple ce Portrait de la mère de Rothko : une femme déjà avancée en âge, au visage plein, à l'expression assez rude, avec peu de lumière, peu de tendresse, peu de mobilité, mais bien plutôt une lourdeur, une matérialité, une masse charnelle sans expressivité. Le visage plein, la forme du nez font penser aux traits de Mark. De plus, déjà s'affirme le parti-pris "de la seule figure humaine, isolée dans un moment d'immobilité absolue."

Nettement expressionniste, Femme cousant (1934) évoque une figure maternelle. La silhouette sommairement esquissée gomme le visage, et ce sont les mêmes teintes épaisses, brune, gris-vert, ocre foncé, qui colorent le mur, la table et la couturière, avec en contraste des soulignés noirs et quelques tons lumineux. L'ambiance émotionnelle semble appesantie par la tâche fastidieuse, l'isolement,une sorte de claustration.

La famille (1936) offre plus de chaleur affective et de spontanéité. Le bébé est blotti, nu, allongé sur le corps de sa mère qui l'entoure de ses bras , il caresse la joue du père . Un tel bonheur, un tel bien-être abandonné n'apparaissent que rarement dans la thématique de Rothko. Notons la composition circulaire du tableau, elle aussi exceptionnelle, qui évoque l'enveloppement à l'intérieur d'un espace intime.

Voici maintenant Deux femmes tenant un enfant par la main (1937), ce tableau dégage une ambiguïté, voire une inquiétude. L'enfant semble à la fois protégé et enfermé. La tête exagérément grosse de l'une des 2 femmes - procédé repris à Chirico autant qu'au dessin enfantin - lui donne un aspect difforme peu rassurant. Ainsi se trouve signifiée l'étrangeté de la figure humaine, c'est-à-dire sa dépersonnalisation, son vide affectif.

De plus, deux mannequins font un contrepoint à la double représentation maternelle. Incontestablement, c'est bien le point de vue de l'enfant que le tableau exprime, avec un mélange entre le passé et le présent, l'externe et l'interne. La rue est celle de la ville américaine, où il ressent simultanément sa propre angoisse et celle du monde moderne dans lequel il se trouve projeté malgré lui. […]

La question des racines rejoint celle du temps et de la mort. Tout en se construisant lui-même, Rothko chercha toujours à se dégager des limites, il ne voulut jamais peindre sa pure et simple subjectivité. Il disait :"Ce n'est pas mon moi que j'exprime dans mes peintures, c'est mon non-moi. "

Déjà la souffrance lui apprend à être un miroir, c'est-à-dire à ouvrir les yeux sur l'universel.

 

Chap.2 Emigration (1913-1921)

"L'étranger te permet d'être toi-même en faisant, de toi, un étranger."

Edmond Jabès

Départs

C'est dans un contexte pour le moins troublé que Jacob Rothkowitz décide le départ pour l'Amérique. Bien que la situation familiale soit loin d'être mauvaise, il choisit d'émigrer comme tant de Juifs russes l'ont fait durant cette période agitée : l'avenir est trop incertain. De plus, Albert et Moïse approchent de l'âge fatidique de la conscription.

Le père part en premier, en 1910, Marcus a alors 7 ans ; Jacob réussit à rejoindre un frère déjà installé à Portland, dans l'Oregon, avec l'intention de faire venir sa famille dès que possible. Il entreprend le voyage interminable qui consiste à prendre le bateau à Libau, port de la Baltique, à traverser pendant 12 jours l'Atlantique d'Est en Ouest, pour débarquer à Ellis Island, puis, par le train, rallier l'Oregon, au nord-ouest des Etats-Unis. Cette implantion plus que lointaine viendrait, d'après la légende familiale, d'une erreur de billet de train. L'oncle se serait vu délivrer un billet pour le Portland de l'Oregon, alors qu'il voulait aller dans celui du Maine ...

Dès l'année suivante, Jacob réussit à organiser le voyage d'Albert et de Moïse. Marcus reste avec sa mère et sa soeur dans une communauté en plein bouleversement, les jeunes radicaux qu'ils fréquentent oeuvrent pour la révolution sociale, ce qui entraîne une répression violente de la police secrète et du tsart. En outre monte à l'horizon le premier conflit mondial qui placera Dvinsk sur le front de la guerre russo-allemande. Suspectés quant à leur patriotisme, Les Juifs de la ville seront conduits à la campagne, beaucoup périront. Seul survivra le cinquième de la communauté.

C'est à ce destin collectif qu'échappe Marcus lorsqu'il embarque sur le Tsar avec sa mère et sa soeur le 5 août 1913. Tous trois ont la chance de voyager en 2ème classe, ce qui les dispense du supplice de la traversée sur le pont. Le 17 août, les voici qui débarquent à New-York, avec pour seuls bagages leur russe et leur yiddish. Ils restent 10 jours chez les cousins Weinstein à New Heaven, avant de rallier Portland par le train. La famille s'installe au 538 de la 2ème rue, dans le quartier juif, au sud-ouest de la ville. Les Juifs retrouvaient là des conditions proches de celles de leur pays natal : regroupement dans un même quartier, usage du russe et du yiddish.

La mort du père

Jacob avait trouvé un emploi dans l'entreprise d'habillement de ses cousins ; malheureusement, il décède le 27 mars 1914, c'est-à-dire 8 mois après que toute la famille se soit trouvée réunie. Un cancer à l'estomac, ajouté aux difficultés de l'émigration faite à un âge avancé, l'a terrassé. Il meurt dans son lit, à l'âge de 51 ans, en présence de sa femme et de ses enfants.

On imagine le désarroi provoqué par la disparition du chef de famille, alors que le but de l'émigration vient juste d'être atteint. Au déséquilibre du déracinement s'ajoutent le chagrin et d'impérieux problèmes de survie. Les cousins les aident, mais sans générosité, ils emploient Albert et Moïse à des tâches subalternes dans leur affaire. Malgré son jeune âge, Marcus rend des services , il est affecté au stock de la marchandise, vend des journaux dans la rue le soir après l'école, activité qu'il fait à contre-coeur car il se fait battre par des gamins plus forts que lui !

La vie n'est pas facile et Marcus conservera une amertume de cette position de parents pauvres. Plus tard, la pauvreté le poursuivra ; l'aisance puis la richesse ne viendront qu'à la fin, quand les tableaux se vendront. Les soucis précoces développent son esprit de sérieux, trait de caractère constant chez lui, qui lui faisait dire :"Je n'ai pas eu d'enfance ! " […]

Climat social

L'ébullition sociale de Dvinsk se poursuit en quelque sorte à Portland, elle baigne toute l'enfance de Marcus, qui participe activement aux meetings de masse rassemblant les travailleurs. Le radicalisme l'a toujours attiré, et il se taille très tôt une réputation d'orateur. Il faut dire qu'il est à bonne école, car les meetings bénéficient d'orateurs hauts en couleurs, tels les anarchistes Emma Goldman et William Haywood, ainsi que des représentants du I.W.W., travailleurs industriels du monde. Les harangues portent sur des sujets variés : droit de parole, droit de grève, contrôle des naissances. Le jeune immigrant réagit intensément à cette ébullition sociale, et en parle ainsi bien des années après :

"Quand j'étais encore à l'école primaire ... J'écoutais Emma Goldman et les orateurs de l'I.W.W. qui étaient nombreux à cette époque sur la Côte Ouest. J'étais charmé par leur vision naïve et enfantine. Plus tard, dans les années 20 je perdis toute foi dans l'idée de progrès et de réforme, ainsi que tous mes amis. Peut-être la perte de nos illusions vint-elle de ce que tout semblait froid et désespéré pendant l'ère de Coolidge et de Hoover. Mais je suis toujours un anarchiste."

Portland constitue une étape importante de la tournée des I.W.W. , les messages et l'information y circulent. Une répression quasi-militaire s'abat sur les grévistes car les gros capitalistes louent les hommes de Pinkerton pour réduire les militants. Lorsque cela ne suffit pas, les cours de justice interviennent efficacement. La ville a une réputation d'avant-garde dans la revendication des droits des travailleurs et l'expression libre s'y pratique couramment. Comme beaucoup d' immigrants, Marcus connaît bien la violence latente de la vie américaine qui l'éveille à la notion d'injustice sociale. Ainsi les théories révolutionnaires qui avaient bercé son enfance russe se trouvaient-elles en prise avec la fermentation sociale des Etats-Unis avivée par une industrialisation galopante.

Quand la révolution russe éclate, Marcus a 14 ans ; comme tous les jeunes radicaux, il s'enflamme pour ces événements. D'ailleurs, toute la société américaine reçoit le contre-coup de ce séisme : les citoyens sociaux idéalistes y puisent un espoir nouveau, le gouvernement en est fortement effrayé. D'où une forte tension entre le pouvoir qui augmente sa réaction et les radicaux qui veulent sauver à tout prix les droits des travailleurs.

La première guerre mondiale elle aussi avait accentué les clivages ; ainsi à Portland, le journal The Cardinal entretenait-il une fermentation patriotique par rapport aux soldats de la ville envoyés au front : correspondance, envoi de vivres et de vêtements. Au lycée Lincoln , où se trouvait Marcus, des pressions incitaient les élèves à entrer dans le moule du patriotisme et des idées politiques conformes. En juin 1918, c'est-à-dire à la fin du premier trimestre de l'école, 260 étudiants furent enrôlés dans les services armés. Un slogan courant alors proclamait la lutte contre le bolchévisme, l'anarchie et la tyrannie. Tout un courant réclamait des lois qui restreignent l'émigration, jugée suspecte d'adhérer à l'I.W.W. Marcus réclame une tribune libre et rêve de devenir un grand leader travailliste, tandîs que ses camarades d'études veulent exterminer la dissidence.

[...].

Chap.3 L'entrée en peinture (1921-1925)

"Je suis devenu peintre parce que je voulais amener la peinture au même niveau d'expressivité poignante que celui de la musique et de la poésie. "

Mark Rothko

 

Lorsqu'il arrive à Yale, Mark Rothko ignore probablement qu'il deviendra peintre. Le parcours tout tracé le conduirait plutôt à devenir commerçant, il songe également à la profession de juriste, à celle d'ingénieur. En réalité, sa complexité personnelle peut l'amener sur des voies pour le moins variées : orateur politique, brillant intellectuel, musicien, comédien. Son choix pictural a quelque chose d'inattendu, il n'a que peu dessiné étant enfant, ses connaissances artistiques sont rudimentaires, à Yale, il se contente de poursuivre son habitude du griffonnage ; il n'a pas de manière innée un talent de peintre.

L'Université de Yale

Obtenir une bourse pour la prestigieuse Université de Yale dut paraître à Rothko la voie assurée de la réussite sociale, mais il en sortit volontairement au bout de deux ans sans avoir obtenu de diplôme. Si ses études supérieures ne lui offrirent pas l'accès à une profession confortable, ce ne fut pas faute d'un niveau intellectuel suffisant. Mark Rothko avait des facilités et il aimait la culture. A Yale, il étudia le français, l'anglais, la physique, la biologie, l'histoire, l'économie, sans oublier les mathématiques, son point fort. Comme l'ambiance stérilement scolaire lui pesait, il pratiqua une lecture intensive, soucieux surtout d'un développement intellectuel autonome, d'une pensée libre, à la différence de la majorité de ses condisciples, plus préoccupés de bridge, de sports et de mondanités que de formation personnelle.

Yale a valeur à la fois de rendez-vous manqué et d'occasion de mieux se comprendre ; en l'amenant sur la côte Est, sa vie universitaire avortée l'a rapproché de New-York. Or la ville trépidante s'apprête à devenir au cours des deux décennies une capitale artistique mondiale.

Rothko y arrive sans idées bien précises. Il vit de petits travaux, vend des livres chez un oncle, et surtout s'inscrit en janvier 1924 dans une école d'art , l'Art Student 's League. Là débutent des cours d'anatomie avec Gorges Bridgman. Son arrivée tient un peu au hasard, ainsi qu'il le raconte :

"J'eus l'occasion d'aller dans une école d'art pour rencontrer un ami qui y suivait un cours. Tous les étudiants étaient en train de faire le croquis d'un nu sur modèle , je décidai sur le champ que c'était la vie qui me convenait. "

Cette même année, un bref retour à Portland a lieu, pour y faire du théâtre.Mark joue dans la troupe de Joséphine Dillon, à laquelle appartient aussi Clark Gable, - Rothko affirme même que le grand acteur avait été sa doublure -. Joséphine Dillon allait devenir la première femme de Clark Gable.

Dès 1925, voici Mark de retour à New-York, à nouveau élève de l'Art Student's League , avec comme professeur cette fois Max Weber. Dorénavant, il sera peintre et new yorkais jusqu'à sa mort.

Le choix de la peinture

Pourquoi la peinture ? Alors que tant d'autres voies sont possibles, moins hasardeuses, moins risquées.

Mozart, Schubert, Beethoven, Shakespeare, Nietszche et Kierkegaard étaient et seraient sa nourriture sa vie durant. Fortement attiré par la littérature, Markavait projeté de devenir un écrivain professionnel. Le choix d'un art,quel qu'il fût, signifiait une certaine insécurité matérielle, une précarité morale, qui se vérifièrent pendant de longues années.[…]

Lui-même exprima nettement les implications de la voie artistique :

" L'artiste accepte difficilement l'hostilité de la société à l'égard de son activité. Cependant cette même hostilité peut agir comme un levier pour une véritable libération. Libéré du sentiment factice de la sécurité et de la communauté, l'artiste peut abandonner son héritage plastique, exactement comme il a abandonné d'autres formes de sécurité. Le sens de la communauté et celui de la sécurité dépendent l'un et l'autre de ce qui est familier. Une fois qu'on s'en est libéré, les expériences transcendentales deviennent possibles."

Devenir artiste le vouait à une difficulté permanente, prix à payer pour l'exploration des terres inconnues. Par ailleurs, c'est bien l'art qui, sur le plan émotionnel, pouvait le mieux donner forme à une vie interne effervescente et souvent déstabilisée. Mark cherchera avec une intensité toujours plus grande à mettre en scène ses propres émotions ainsi que les émotions humaines en général, leur conférant une dimension archétypique incomparable.

Le théâtre

Plutôt qu'écrivain, plutôt que comédien, il a préféré devenir peintre . Rothko a pratiqué le théâtre avec goût et talent- Ibsen était son auteur favori-, il voulut même en faire son métier. Mais son expérience à Portland, avec la troupe de Joséphine Dillon, tourne court.[..].

Sa bifurcation du côté de la peinture le prive de cet engagement plus direct, mais également ponctuel, de la scène. Le métier de peintre lui permet, en échange, la pérennité , une continuité dans la durée. Sa nature inquiète trouvait là une stabilité et une maîtrise que le théâtre permet difficilement. Il serait un artiste silencieux, et non un comédien éloquent, qui réaliserait des toiles de plus en plus muettes. Paradoxalement, la voie du silence serait le médium le plus propice à l'expressivité tragique. D'ailleurs, Rothko a bien signifié le rôle de la composante théâtrale dans son oeuvre :

"Je vois mes tableaux comme des drames ; les formes en sont les protagonistes. Les tableaux sont nés de la nécessité de trouver un groupe d'acteurs capables d'évoluer avec aisance et de se mouvoir sans contrainte.

On ne peut prévoir ou décrire à l'avance ni l'action ni les acteurs. Tout commence comme une aventure inconnue dans un lieu inconnu. Ce n'est qu'au moment de l'achèvement, dans un éclair de conscience, qu'on leur reconnaît le nombre et les fonctions prévues. Les idées et les plans qu'on avait au départ n'étaient qu'un passage à travers lequel on a quitté le monde où ils affleurent" […]

 

La musique

Au cours de sa période figurative, Rothko a représenté à plusieurs reprises des musiciens, en particulier des joueurs et joueuses de mandoline, ainsi que des violonistes. Une peinture à l'huile de 1932 met en scène un quatuor de violonistes, une gaucherie intentionnelle déforme les visages : crânes chauves, cavités sombres pour le regard, nez et bouches escamotés, les faces s'allongent exagérément, faisant penser à Munch. Cette association grimaçante entre des hommes inquiétants et la musique censée les transporter, tient de la caricature, de l'humour noir et du désespoir. Rothko puise aux sources de l'expressionnisme pour rendre le tragique de la situation : nous humains, sommes-nous autre chose que les interprètes malhabiles d'une musique sublime ? La tristesse de l'époque nous condamne à rester cloués au sol, incapables d'être à la hauteur de nos aspirations.

Ce thème musical acquiert un intérêt particulier lorsque l'on sait à quel point la musique compta pour Rothko, qui affirmait la préférer à la peinture. Pourquoi ne s'y consacra-t-il pas ? Sans doute parce que cet art demande un apprentissage précoce dont ne bénéficia pas Rothko, qui avait appris par lui-même des rudiments de pratique musicale, mais à qui il manquait des bases solides. Les aurait-il eues durant son enfance, il fût sans doute devenu musicien. Toute sa vie, il écouta beaucoup de musique, surtout Mozart dont ilvénérait Don Giovanni. La musique comblait son besoin sensible et sa recherche de transcendance ; le final de Don Giovanni , avec son défi et son appel de la mort, faisait partie de ses écoutes de prédilection.

Dès lors, à défaut de musique, Rothko chercherait à donner à ses tableaux le maximum de résonance. L'évolution silencieuse des formes colorées aurait pour but d'ouvrir, en connexion avec l'oeil, l'oreille du spectateur. Un champ acoustique s'ouvrirait, les sons se propageraient, émis d'une source inconnue, de l'inouï frapperait le tympan.

[...].

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Publié dans Arts graphiques

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