Natalie Dessay revient sur scène au MET dans Romeo et Juliette...
Entre juin 2002 et juin 2005, la soprano française Natalie Dessay a subi deux opérations des cordes vocales. Le Metropolitan Opera de New York avait déjà eu la primeur de son premier retour à la scène, en mars 2003, dans une reprise de la Zerbinette d'Ariane à Naxos, de Richard Strauss. C'est également sur la scène new-yorkaise qu'elle effectue son second retour, cette fois dans Roméo et Juliette, de Charles Gounod. En cette fin d'après-midi pluvieuse et venteuse, mercredi 23 novembre, devant un thé fumant dans les lumières glauques de l'Hudson Hotel, nous avons rencontré la cantatrice au lendemain de sa deuxième représentation.

Cette prise de rôle de Juliette constitue votre second grand retour sur scène. Et voilà que vous annulez la première représentation. Que s'est-il passé ?
Rassurez-vous, pas de troisième opération en vue ! Il s'agissait d'un simple rhume, qui a dégénéré en pharyngite classique. J'ai commencé à avoir mal à la gorge deux ou trois jours avant la générale, que j'ai quand même assurée. Mais je savais que je ne pourrais pas chanter la première. Cette annulation m'a d'ailleurs peut-être valu mes meilleures critiques, du genre, on attend qu'elle revienne.
Depuis quelques années, vous avez abandonné les prouesses supersoniques de la Reine de la nuit ou de la poupée Olympia, pour vous consacrer à un répertoire plus lyrique (Lucie de Lammermoor, de Donizetti, Manon, de Massenet).
Juliette fait effectivement partie de mon changement de répertoire. J'ai pris du plaisir à l'interpréter. Le fameux "Je veux vivre dans ce rêve" est généralement très galvaudé. Il incarne à la fois la découverte de l'amour et le sentiment très profond de la brièveté de la vie. La difficulté de cet opéra est qu'il faut une fusion totale entre les deux chanteurs, et pas seulement sur le plan vocal ; il faut aussi que les corps aillent ensemble. Pour un opéra qui parle d'impossible union, il y a quand même cinq duos !
Comment vivez-vous aujourd'hui avec cette voix "qui n'était pas votre genre". Y a-t-il eu réconciliation ?
Sur le plan vocal, je me sens bien. Mais je crois que le problème des rôles ou plutôt de l'absence de rôles pour ma voix reste insoluble. Je suis sortie de l'épreuve du silence que je m'étais infligée en "métabolisant" mes problèmes intérieurs sous forme de kyste et de polype. Mais ma voix me condamne à jouer les femmes-enfants. En même temps, je viens de connaître un bonheur fou à chanter Mélisande à l'Opéra de Glasgow, et je me dis que j'ai la chance de chanter Manon encore plusieurs années.
Mais, dans cinq ans, qu'est-ce que je vais pouvoir faire ? J'aurai 45 ans. J'aimerais chanter la Donna Anna du Don Giovanni de Mozart, mais où ? La Traviata, mais où ? Despina dans Cosi fan tutte, c'est génial à jouer, mais musicalement, quel ennui ! Heureusement, il y a la Susanna des Noces de Figaro, un très beau rôle que je ferai sans doute un jour.

N'avez-vous pas la sensation parfois que votre exigence vous rend la vie impossible ?
Bien sûr, de l'extérieur, on peut se dire : "De quoi se plaint-elle ?" Mais c'est frustrant de ne pas pouvoir chanter Puccini, ni un grand Strauss, ni Wagner, ni les grands Mozart, ni Verdi. Ou alors, il faudrait faire comme Cecilia Bartoli, qui se découvre des partitions pour elle-même. Mais je ne suis pas une pure virtuose. Et puis, je n'ai pas envie d'être une Gilda du Rigoletto de Verdi parmi 350 Gilda. Je sais que je peux faire une Mélisande extraordinaire, une Manon qui ne ressemble à aucune autre.
Je sais aussi qu'il faut chanter tant qu'on peut chanter. Mais il faut que ça vaille vraiment le coup.
En dehors de l'opéra, il y a la musique baroque. Vous venez de sortir chez Virgin un disque, Delirio, consacré aux cantates de Haendel ?
J'adore bien sûr cette musique ! Mais, à part le rôle de Cléopâtre dans Giulio Cesare de Haendel, qui est un vrai personnage, cela ne résout pas le problème de la scène. Or j'aime avant tout la scène.

Et vous qui pensiez devenir sage à 40 ans...
Plus je vieillis, plus je suis rebelle. J'ai été pendant longtemps quelqu'un d'extrêmement discipliné, complètement dans le rang, et je suis en train d'acquérir une réputation d'emmerdeuse. Je ne supporte plus l'injustice, la lâcheté, le manque de style. C'est très difficile à vivre, surtout pour moi. Pour me consoler, je me dis que ce qui fait peut-être la différence entre les grands artistes et les autres, c'est ce souci du détail, cette obsession du perfectionnisme. J'essaie de lâcher le moins possible sur le moins possible de choses, de réinventer les mots dans la musique à chaque seconde. C'est ça l'essence même de la musique. Si on reste seulement dans le joli, c'est raté, non ? !