Glenn Gould
Glenn Gould,
Un artiste atypique, hors du temps, il décide de quitter la scène à 32 ans, car il ne supporte plus le principe du concert qu'il considère comme un spectacle n'ayant qu'un lointain rapport avec la musique et se consacre exclusivement à l'enregistrement en studio privilégiant les prises multiples et les montages audio pour un résultat à la hauteur de son besoin de perfection.
Si l’on considère l’ampleur de son legs discographique, audiovisuel et rédactionnel, le cas Gould est un trésor pour les musicologues autant que pour les psychiatres. Il fut le plus grand iconoclaste que le monde de la musique ait jamais connu. Pamphlétiste, un poil cabotin, il possédait l’art de la satire, de l’ironie et de la parodie. Qui d’autre aurait pu affirmer que Mozart était mort trop tard et que le répertoire de piano était décidément trop restreint? En effet, des pans entiers de la musique romantique n'ont jamais été jouées par Gould. Il détestait Chopin et Liszt par dessus tout et n'en jouait jamais.
Gould l’inclassable n’a jamais eu de rival. Seule ombre qu’il pût distinguer depuis le haut de la tour du CN à Toronto : Horowitz, à New York. Lui aussi faisait beaucoup parler de sa personne. Son absence de la scène pendant de longues années aurait pu donner des idées à Gould. Mais Gould avait tout programmé depuis sa petite enfance : faire une carrière de concertiste jusqu’à 30 ans et mourir à 50 (ce qui s'avéra presque exactement le cas !)
Il ne manqua pas d’égratigner le retour d’Horowitz à la scène, célébré par un disque intitulé Le retour historique, en écrivant une petite pièce de théâtre, Le retour hystérique, « où les personnages sont purement fictifs »!
Il y eut d’autres excentriques dans l’histoire du piano. Vladimir de Pachmann aurait pu ravir à Gould son titre de champion. Seulement, l’apport musical et la portée philosophique du message de Gould firent toute la différence.
Son esthétique et son influence

Avant même que la grande vague du baroque ne s’imposât, Glenn Gould se posa en défenseur du genre, mais pas sur un instrument d’époque. Il démontra qu’avec son moderne Steinway CD 318, il pouvait recréer l’esprit du clavecin, à défaut d’en rendre les sonorités. Le choix de ses instruments était capital, il recherchait des instruments lui rappelant le vieux piano de son enfance.
Apportant un nouvel éclairage sur la technique et le phrasé dans la musique de Bach, il lui insuffla une présence qui fit longtemps autorité.
L’influence de Gould sur les jeunes pianistes de son époque était plus importante qu’il n’y paraît. Au Conservatoire, malgré les mises en garde des professeurs, les jeunes pianistes aspiraient tous à jouer Chopin comme Pollini, Rachmaninov comme Horowitz, et Bach comme Gould. Piège que nous aurions dû éviter! Ses tempos étaient impossibles, soit d’une rapidité folle, soit d’une lenteur déconcertante. Son phrasé non legato, qui revêtait de multiples aspects allant du portato louré au staccato quasi pizzicato, était tellement précis que lui seul pouvait le maîtriser. Gould utilisait très rarement la pédale, mais toujours à bon escient.
Gould était clairement plus amoureux du contrepoint que de l’harmonie. Il était acquis à l’horizontalité depuis sa tendre enfance, où il avait travaillé l’orgue. Gould ne manifesta jamais d’attirance pour la dimension verticale. En musique, cela voulait dire Gibbons, Bach, Haendel, Haydn, l’école de Vienne et Hindemith. Gould récusait Chopin, Liszt et Rachmaninov. Et lorsqu’il abordait un compositeur de la période classique, il appréhendait les lignes musicales à travers le prisme du baroque. Parmi les quelques romantiques qui ont retenu son attention, figuraient surtout les compositeurs de fin de siècle. Il sautait de l’Art de la fugue à Tristan. Wagner, Richard Strauss et Mahler l’attiraient en tant que précurseurs de l’école de Vienne, pour leur côté crépusculaire et décadent. Malgré cela, il visita la musique de Mendelssohn et de Brahms, dont il réalisa un enregistrement des Intermezzi qui défraya la chronique. Cet excursus fut bien le seul écart qu’il se permit dans le grand romantisme allemand.
Gould, libre penseur

Depuis son quartier général de Toronto, Gould considérait d’un oeil très indépendant la musique du vieux continent. N’appartenant à aucune école, loin de la pesanteur culturelle de l’Europe, il se sentait libre de créer des interprétations « dégermanisées » de Wagner ou de dépouiller Bach des traits romantiques dont on l’avait affublé au cours des années. Pourtant, Gould n’était pas musicologue. Toute sa recherche consistait à lire la partition et à la travailler; il la « dirigeait » en promenade au bord du lac Ontario ou la chantait dans sa voiture. Il ne passait à son piano que le temps nécessaire pour rendre exactement sur l’instrument ce qu’il avait trouvé mentalement. « Ce n’est pas avec les doigts que l’on joue du piano mais avec le cerveau. » Sa manière d’interpréter était entièrement subjective et personnelle, à tel point qu’il semblait s’approprier, grâce à une assimilation profonde, l’âme du compositeur. On a souvent l'impression d'assister à une recréation de l'oeuvre, Gould passant du rang d'interpréte à celui de créateur.
L’interprétation gouldienne est reconnaissable toutes et elle est inclassable. L’auditeur, dont la perception est subjective aussi, et qui écoute à travers son propre entonnoir culturel, ne se laissait pas toujours convaincre par le résultat. D’aucuns ont reproché à Gould ses « Variations Gouldberg »! Colorées de puritanisme et de cérébralité, ses interprétations semblaient manquer d’humanité; elles respiraient plutôt l’alarmisme que la sérénité. Le jeu de Gould donnait le vertige que l’on éprouverait au milieu d’un désert de glace. Il faut avoir écouté l'aria des variations Goldberg , la version de 1981 pour avoir une idée de ce qu'est un génie en extase !!
Il ne jouait pas pour être glamour, il refusait d'être cette sorte de Messie qu'est le soliste seul en scène qui devient le media par lequel les divinités de la musique s'incarnent ici bas. Il ne voulait servir que la musique et pas son ego.
Avec sa position bizarre, contraire à ce qui s’enseigne dans tous les conservatoires de la planète, il a été beaucoup décrié. Assis sur sa légendaire chaise pliante en bois fabriquée par son père, elle possédait une charge affective énorme et Gould ne pouvait jouer sans elle(exposée au musée d’Ottawa, elle déchaîne la curiosité des visiteurs), il avait les épaules à peine plus hautes que le clavier. Ses coudes s’écartaient souvent jusqu’à l’horizontale. Et dès qu’une main était libre, il l’utilisait pour battre la mesure, comme pour diriger un orchestre imaginaire, dans de nombreuses videos, c'est une danse d'une beauté absolue.
Il avait aussi l' habitude de transformer toutes les pièces pour piano seul en lieder pour voix chuchotante, car il ne pouvait s’empêcher de chantonner tout en jouant, ce qui donna beaucoup de fil à retordre aux ingénieurs du son de la CBC ! Gould reconnaissait ce défaut mais en avait besoin pour jouer, comme un cri de son âme souffrant décidement de tant de beauté.
Beaucoup de personnes se demandent encore si Gould était un excentrique ou un génie, mais il n’y a désormais plus lieu de se poser la question : c’était un génie excentrique. Son talent dérangeait autant que son goût immodéré pour la provocation.
Glenn Gould est un cas unique dans l’histoire du piano et de la musique. Tant par ses admirateurs que ses détracteurs, il continue à faire parler de lui 20 ans après sa mort. Deux Grammy Awards lui ont été attribués à titre posthume pour ses interprétations. Des symposiums et des festivals Glenn Gould ont lieu un peu partout dans le monde. La sonde spatiale Voyager voyage vers Mars avec quelques mesures de Bach jouées par Gould.
D’après le livre Les Grands Pianistes, Stéphane Villemin -DPLU
La Fondation Glenn Gould
La Fondation édite un magazine pour ses membres et organise des séminaires tels que les Rencontres Glenn Gould de 1999. On pouvait y entendre des séances d’écoute, des conférences et voir des films dont la tétralogie réalisée par Bruno Montsaingeon en 1974. Les congressistes ont aussi assisté à une représentation de la pièce de théatre Glenn de Tom Patterson. Les Rencontres 1999 prirent fin avec la remise du prix Glenn Gould, décerné au violoncelliste Yo-Yo Ma.
Renseignements : Glenn Gould Foundation, PO Box 190, 260 Adelaide St, East, Toronto, Ontario, M5A 1N1
Les danseurs aussi
À Toronto fut créé cet automne le ballet Inspiré par Gould avec la participation des Ballets du Canada. Chacun des quatre actes de la pièce proposait une lecture du thème par un grand chorégraphe actuel. Margie Gillis, Dominique Dumais, William Forsythe et James Kudelka ont présenté une facette du pianiste en démontrant qu’à certains égards la danse explique mieux que les mots l’énigme de Gould.

Glenn Gould : excentrique ou autistique ?
Timothy Maloney, directeur de la Division de la
musique de la Bibliothèque nationale, propose une explication du comportement peu conventionnel de Gould.
Dans son livre Glenn Gould: The Ecstasy and Tragedy of Genius, le psychiatre américain Peter Oswald suggère qu'une partie du comportement de Gould, apparu à la fin de son enfance et durant son adolescence, ressemblait à la condition appelée syndrome d'Asperger (SA), une variante de l'autisme. Intrigué par cette idée, M. Maloney a examiné la littérature et les archives sur Gould durant les deux dernières années, pour recueillir des anecdotes sur son comportement, durant sa vie adulte en particulier, et déterminer s'il avait les caractéristiques du SA. S'étant d'abord lui-même familiarisé avec les recherches sur le syndrome d'Asperger, M. Maloney a ensuite dressé une liste composite de dix critères à la lumière desquels il a examiné les anecdotes recueillies dans le cadre de ses recherches sur Gould. Il a présenté de nombreux exemples illustrés par des photographies, des descriptions de comportement et des déclarations de parents et connaissances, ainsi que de Gould lui-même, toutes illustrant clairement en quoi le comportement et l'apparence uniques de Gould correspondaient à chacun des points de sa liste.
Voici quelques-uns des symptômes de la maladie et des anecdotes montrant comment Glenn Gould les manifestait. Certaines personnes souffrant du syndrome d'Asperger démontrent une extrême sensibilité de tous leurs cinq sens, alors que d'autres sont hypersensibles pour certains et hyposensibles pour d'autres. M. Maloney a présenté des preuves anecdotiques claires démontrant que Glenn Gould était hypersensible au toucher, à la vue et à l'ouïe, et hyposensible au goût et à l'odorat.
Ces réactions anormales aux stimuli sensoriels expliqueraient son habitude de trop se vêtir (au point de porter un pardessus, un tricot, une écharpe et un bonnet de laine même durant les jours les plus chauds de l'été), sa préférence pour les jours gris plutôt que les journées ensoleillées, et sa diète toute en douceur et en fadeur : œufs brouillés, roties, salade et biscuits à l'arrow-root.
Les choix vestimentaires et diététiques de Gould sont aussi des exemples de son obsession pour les routines et rituels immuables, une autre caractéristique manifestée par les autistiques.
L'auteur Andy Kazdin a remarqué que « …pour Gould, il y avait une routine pour tout. C'était comme si la répétition constante de certains rituels lui permettait de se sentir en sécurité. » En tournée, un sentiment de déracinement aurait souvent causé l'annulation de concerts causée par des malaises réels ou imaginaires. Même ses choix de musique et de film étaient assujettis à son besoin d'uniformité. Il écoutait des sélections musicales encore et encore pendant des mois, ou regardait un film 40 ou 50 fois. Ses rituels incluaient le trempage de ses bras (dans de l'eau tellement chaude qu'elle laissait sa peau écarlate) avant un spectacle et son refus bien connu d'abandonner la chaise pliante que son père avait adaptée pour son usage, même quand l'usure et les déchirures l'avaient réduite à un cadre (sans siège) grinçant et bancal tenu ensemble par du ruban isolant, des cordes de piano, de la colle et des vis.
Les victimes du SA ont en général beaucoup de difficulté à manifester un comportement socialement acceptable. Dès la petite enfance et durant toute sa vie, Gould eut des difficultés au niveau social. L'école fut une expérience malheureuse; on dit qu'il comptait chaque seconde jusqu'à l'heure du dîner. Il vécut ses premières années comme un solitaire au tempérament violent. Adulte, on retrouve plusieurs exemples de son manque de courtoisie fondamentale (comme téléphoner aux gens au milieu de la nuit), et son manque de sens commun quand il conduisait, gérait son argent ou prenait soin de sa propre santé. Pour ce qui est de sa musique, il était décrit comme inflexible quant à son choix des répertoires et des tempos.
Sa fascination pour la technologie et les animaux fournit une autre indication de son SA :
les deux étaient des exutoires qui lui permettaient d'éviter l'interaction humaine. Alors que le SA nuit aux capacités motrices en général, ceux qui en sont affligés peuvent en même temps démontrer des talents moteurs particuliers hautement développés, tels ceux utilisés par le dessin, la peinture et les instruments de musique. M. Maloney a mentionné des commentaires de plusieurs critiques musicaux bien connus illustrant clairement leur stupéfaction devant la technique de Gould au clavier.
Le syndrome d'Asperger présente aussi certains avantages, comme la capacité de traiter simultanément un grand nombre de données et d'en retenir les détails pendant des périodes de temps indéfinies. Beaucoup ont observé que Glenn Gould avait une mémoire musicale photographique, lui permettant de se souvenir de quantités impressionnantes de partitions musicales et de créer à volonté des transcriptions pour piano d’opéras et d’oeuvre orchestrale. Sa mémoire auditive lui donnait le ton juste et sa mémoire kinesthésique lui permettait de revenir à une œuvre musicale des années après sa dernière interprétation, et de la jouer parfaitement. De telles prouesses de mémoire sont cactéristiques des capacités des autistiques.

La masse critique de preuves anecdotiques recueillies par M. Maloney l'ont convaincu que, loin d'être délibérément excentrique et d'alimenter la controverse uniquement pour attirer l'attention ou vendre plus de disques, Glenn Gould a été poussé par l'autisme vers cet étrange comportement et la réclusion qu'il s'était imposée. Il pense que si le syndrome d'Asperger avait été mieux connu durant la vie de Gould, il aurait reçu plus de soutien pour l'aider à en supporter les effets. Si l'autisme de Gould avait été rendu public, les critiques se seraient probablement plus concentrés sur ses interprétations musicales que sur la critique de son maniérisme en public.
Pour en apprendre plus sur Glenn Gould,
consultez le Fonds d'archives Glenn Gould sur le
site Web de la Bibliothèque Nationale du Canada
à l'adresse http://www.gould.nlc-bnc.ca/
sujet de Martin Ruddy, Bibliothèque Nationale du
Canada