Tsunenari Tokugawa, l'héritier des shoguns
Lorsqu'il travaillait au bureau new-yorkais de son entreprise, la compagnie maritime Nippon Yusen, ses collègues américains l'avaient surnommé le "shogun". "Le roman de James Clavell qui porte ce titre venait de sortir et le mot, sans que mes collègues sachent bien ce qu'il signifiait, était à la mode.
On me demandait combien j'avais d'épouses et si les shoguns ordonnaient à leurs vassaux de s'éventrer par seppuku", rappelle, ironique, Tsunenari Tokugawa. Si l'histoire avait tourné autrement, peut-être serait-il le dix-huitième shogun de la dynastie Tokugawa. "Si" il n'y avait pas eu la restauration de Meiji (1868) qui chassa du pouvoir cette lignée de généralissimes, suzerains des guerriers, qui régna pendant près de deux cent soixante ans sur le Japon... Tsunenari Tokugawa est le descendant de la branche principale de la famille, c'est-à-dire des quinze shoguns qui dirigèrent le pays au cours de ces deux siècles et demi.
En dépit de famines, de révoltes paysannes et d'agitations urbaines, le règne des Tokugawa, qui a commencé en 1603, a été une époque de paix et de prospérité. Une époque à la culture florissante dont l'estampe (ukiyo-e) fut l'une des grandes expressions. Ce que l'on a appelé la "culture d'Edo" (ancien nom de Tokyo), parce que la capitale shogunale en fut la matrice, témoigne d'un degré de civilisation qui n'avait rien à envier à l'Europe à la même époque. La rapidité et la réussite du basculement dans l'ère moderne à la fin du XIXe siècle tiennent largement à la "proto-modernité" de l'époque précédente en termes d'urbanisation (Edo comptait plus d'un million d'habitants), de taux d'alphabétisation (en ville, les deux tiers des hommes et la moitié des femmes savaient lire) et de capitalisme marchand.
Ayant vécu enfant en Angleterre où son père était en poste, diplômé de l'université Gukushuin, établissement de l'élite nippone, Tsunenari Tokugawa a été embauché par la compagnie maritime Nippon Yusen K. K., l'une des plus anciennes entreprises du Japon. Comme la plupart des membres de l'ancienne aristocratie, abolie en 1945, il s'est fondu dans la société, devenant un salarié ordinaire. Elégant, internationalisé dans ses manières et au regard volontiers espiègle, M. Tokugawa fut désigné par son grand-père, Iemasa, pour lui succéder comme chef de la lignée. Le fils aîné de son grand-père était mort jeune et celui-ci choisit parmi ses petits-enfants le fils de sa fille aînée.
"J'avais 14 ans et j'adorais le sumo. Mon grand-père m'y emmenait une fois par an. En acceptant de devenir chef de la maison Tokugawa, j'ai pensé que j'irai plus souvent voir les tournois !" Il deviendra chef de la maison Tokugawa à 23 ans. Mais ce n'est que plus tard qu'il prit conscience de la signification de ce choix. "Un jour, au cours d'une réception aux Etats-Unis, un spécialiste du Japon me dit : "Je ne comprends pas votre pays. En Europe, votre ancêtre Ieyasu - le premier shogun Tokugawa - serait un héros national. On lui élèverait des statues. Au Japon, il est considéré avec dédain." Ce commentaire m'a fait réfléchir. J'avais 31 ans, et dans ma famille, sans renier quoi que ce soit de notre passé, nous préférions garder un profil bas."

Togukawa Ieyasu
PATRIMOINE EN CAISSES
Depuis l'ère Meiji, dont les oligarques devaient légitimer leur prise de pouvoir en rabaissant le régime précédent, puis sous l'influence des historiens marxistes, l'époque Tokugawa avait été présentée comme "féodale", "obscurantiste", "vulgaire". En réalité, les deux siècles et demi de quasi-fermeture de l'Archipel furent une période de bouillonnement intellectuel, marqué par un goût du savoir qui rappelle celui des Encyclopédistes et par l'épanouissement d'une culture populaire conjuguant esthétique et fonctionnalité et constituant l'un des héritages culturels les plus importants du Japon moderne. "Moi aussi, il m'a fallu du temps pour mesurer l'importance de cette époque", reconnaît Tsunenari Tokugawa. Afin de présenter le patrimoine de sa famille, il a créé il y a deux ans la Tokugawa Memorial Foundation. "Cette fondation a pour but de répondre aux demandes des chercheurs qui souhaitent avoir accès au patrimoine culturel et historique de ma famille ; j'ai créé un modeste prix pour les encourager."
Le tombeau des Tokugawa à Nikko, au nord de Tokyo, et les deux musées privés des branches collatérales de la famille (Mito et Owari) donnent une idée de richesse culturelle du patrimoine des Tokugawa. Mais pour la lignée des shoguns, il n'y avait rien. "Les branches collatérales avaient leur domaine dans les départements actuels d'Aichi et d'Ibaraki. Aussi ont-elles pu, après la restauration de Meiji, conserver leur patrimoine et plus tard le mettre en valeur. Dans notre cas, nous avons été chassés de là-bas", explique M. Tokugawa en indiquant de la main le palais impérial, à deux pas du siège de Nippon Yusen, qui était le château des shoguns. "Le dernier shogun est parti dans la précipitation en laissant beaucoup de choses. Le reste a été entreposé dans des caisses et des malles. Mais une partie a péri dans les bombardements américains sur Tokyo - en mars 1945, le nord-est de la capitale a été réduit en cendres par des bombes incendiaires qui ont fait près de 200 000 morts et disparus : un holocauste comparable à celui des bombes atomiques -. Et, longtemps, ce qui a subsisté (œuvres d'art, kimono, objets en laque, céramique etc.) n'a pas été inventorié."
L'ambition de Tsunenari Tokugawa de faire connaître le patrimoine de sa famille bénéficie d'un climat favorable : la redécouverte par les Japonais d'une époque longtemps négligée. Le goût d'Edo est resté longtemps le fait d'écrivains nostalgiques ou l'objet de poussiéreuses recherches académiques. Puis, dans les années 1980, on a assisté à un "boom d'Edo" : une fascination pour la culture de l'époque des Tokugawa dans laquelle les Japonais cherchaient des racines autochtones à leur modernité et qui se traduisit par la construction du Musée Edo-Tokyo et la publication d'une multitude de livres.
"On connaît bien entendu les grandes expressions artistiques japonaises (le théâtre, les estampes, l'art du thé, l'architecture, la céramique), poursuit Tsunenari Tokugawa, mais on connaît plus mal, même parmi les Japonais, le contexte socio-historique dans lequel elles sont nées ou se sont affinées. Alors que les Européens se battaient entre eux et allaient coloniser l'Afrique et l'Asie, le Japon des Tokugawa donnait naissance, dans un climat relativement pacifié, à une culture de haut niveau."
Philippe Pons

Le musée Togukawa à Nagoya

Dès la fin du VI e siècle, les pouvoirs de l'empereur, qui siégeait à Nara, puis à Kyoto, furent limités par le développement de la féodalité: un ou plusieurs chefs militaires détenaient la réalité du pouvoir; leur autorité étant déléguée en province à des gouverneurs, les daïmios. Jusqu'au XVI e siècle, plusieurs grandes familles se partagèrent ainsi le pouvoir: les Fujiwara, les Taira et les Minamoto.
En 1600, le daïmio d'Edo (aujourd'hui Tokyo), Tokugawa Ieyasu (1543-1616), défit tous ses opposants à la bataille de Sekigahara, et prit pour lui seul le titre de shogun (général en chef), créé à la fin du XII e siècle; il unifia le Japon, sur lequel sa famille maintiendra sa domination jusqu'à l'ère Meiji, l'empereur ne conservant que ses fonctions spirituelles de grand prêtre du shinto.
La dictature des shoguns Tokugawa fut marquée par la stabilité du régime pendant deux siècles et demi: gouvernement fort et centralisé à Edo, hiérarchie sociale très rigide, fermeture du Japon aux influences extérieures, après une sanglante persécution des Japonais convertis au christianisme; la bourgeoisie commerçante prospérant, l'art se développa en se dégageant de l'influence chinoise (grande période des estampes).
Au XIX e siècle, cet isolationnisme se heurta à la pression grandissante des Etats-Unis et des pays européens, soucieux d'ouvrir le Japon à leur commerce. En 1854, le commodore américain Perry, commandant une escadre de la marine de guerre, fit ouvrir sous la menace deux ports japonais. En quelques années, le Japon se trouva ouvert à tous les pays étrangers; l'empereur Mutsuhito (1867-1912) prit la tête d'un mouvement national qui obligea le dernier shogun Tokugawa à se retirer (9 novembre 1867). La monarchie absolue fut rétablie, et la capitale Edo, rebaptisée Tokyo.
A partir de 1868, l'ère Meiji (des Lumières) mit un terme à l'ère Edo (ou ère Tokugawa) en abolissant la féodalité, à laquelle succéda un Etat centralisateur, gouverné par une monarchie constitutionnelle, qui ouvrit le Japon au monde moderne.
Les représentants les plus importants de cette dynastie :
Ieyasu
(1542-1616). Fondateur de la dynastie shogunale, il réussit, pour la première fois de l'histoire du Japon, à unifier le pays sous une même autorité.
Iemitsu
(1604-1651). Troisième shogun Tokugawa, il assura la pérennité du pouvoir en fermant le Japon à toute influence étrangère et en établissant la capitale du shogunat à Edo, tandis que la famille impériale était reléguée à Kyoto dans des fonctions purement honorifiques.
Iesada
(1824-1858). Treizième shogun Tokugawa, il devra ouvrir le Japon à l'Occident.
Yoshinobu
(1837-1913). Quinzième et dernier shogun Tokugawa. Dès son avènement, il dut faire face à la rébellion nationaliste des clans Choshu et Tatsuma dont les samouraïs, groupés autour du jeune empereur Mutsuhito, le contraignirent finalement à donner sa démission (1867) pour fonder un gouvernement collégial avec les daïmios.