Roberto Alagna, vous avez quitté la scène de la Scala en pleine représentation d'Aïda, de Verdi,dimanche 10 décembre, après avoir été hué. Pourquoi ?
J'étais en état de choc. Je venais de finir la romance de Radamès, "Céleste Aïda", un bravo est parti des loges, aussitôt submergé par des "bouh". Je n'ai jamais été hué de ma vie. J'ai cru que le sol se dérobait sous mes pieds, je n'avais plus de souffle, j'ai dégrafé ma cuirasse de soldat et j'ai salué le public comme j'ai l'habitude de le faire, à la Cyrano, une main sur le front puis le bras levé. Et je suis parti. J'ai pensé revenir, mais le chanteur de la deuxième distribution, Antonello Palombi, est rentré sur scène en me bousculant, et l'orchestre n'a pas arrêté de jouer une seconde.
Il s'agirait donc, selon vous, d'une de ces cabales comme la Scala en a déjà connu ?
Depuis un mois, j'étais en butte à des vexations. Tous les jours, il y avait un petit truc. Du genre quelqu'un qui vous glisse "Tu as du courage !", ou bien "Tu n'as pas peur de reprendre le rôle après Carlo Bergonzi". La générale s'est bien passée, et la première a été un grand succès. Mais il y a eu un "bouh" dans la salle. Le lendemain, les journaux italiens ont titré "Triomphe pour tout le monde, bouh pour Alagna".
Le dimanche, j'arrive au théâtre pour la deuxième représentation. Trois individus m'attendaient à l'entrée. Ils m'ont fait un signe de la main qui signifiait "on va te casser".
Là-dessus, je trouve dans ma loge le ténor qui me double en train de se chauffer la voix. Dans les coulisses, tout le monde m'évitait. La représentation commence, et là, avant même que j'ouvre la bouche, une huée. J'ai chanté en tenant compte des critiques parues la veille. Ils trouvaient que c'était trop lent, j'ai pris un tempo plus rapide, que c'était trop romantique, je l'ai fait plus guerrier, le si bémol aigu final, je l'ai sorti en force comme ils voulaient alors que c'est écrit "piano" dans la partition. Et puis ça a été le déferlement.
Ne pensez-vous pas que le fait d'annoncer vos adieux à la Scala dans la presse au lendemain de la première a pu envenimer les choses ?
On ne m'a pas enseigné la diplomatie, on m'a appris à bien chanter. J'étais blessé et j'ai dit ce que je pensais aux journalistes de La Repubblica et de La Stampa. Je ne vois pas pourquoi un chanteur ne pourrait pas contester ce qui est écrit sur lui. Vous savez, il y a une grande différence entre l'image que le grand public se fait des chanteurs et la réalité. Au dîner avec les VIP le soir de la première, les artistes n'étaient même pas invités. Les chanteurs ont toujours peur d'être virés par les directeurs de salle, les chefs d'orchestre ou les metteurs en scène. Là, on en parle parce que c'est Alagna, mais des artistes de la production ont été remerciés sans avoir rien à dire.
Depuis un an, vous avez été fragilisé par des problèmes de santé. Etiez-vous assez en forme pour affronter la Scala ?
Qu'on écoute les retransmissions radio de la première ! Mais là, j'ai fait une crise d'hypoglycémie. Quand mon médecin est arrivé dans ma loge, mon taux de sucre était de 0,5 gramme au lieu des 1,10 normaux. Je ne pouvais, de toute façon, pas continuer. Je suis resté jusqu'au troisième acte, afin de récupérer. Plus personne ne me parlait. J'étais devenu un pestiféré. Quant à mes problèmes de santé, j'ai eu une année difficile depuis mon hospitalisation fin 2005. On m'a découvert une anomalie métabolique, avec un taux de plaquettes très bas. Mais j'avais remonté la pente, chanté
Aïda à Orange cet été et tout allait très bien.
Stéphane Lissner, le directeur de la Scala, parle aujourd'hui de rupture de contrat et refuse d'envisager votre retour sur scène.
Je reste à Milan jusqu'au 14 décembre, date de la prochaine représentation. Stéphane Lissner et moi, nous nous sommes parlés et cela n'entachera pas notre amitié. Mais quand j'ai manifesté mon intention de revenir pour les prochaines représentations, il m'a répondu : "Je ne peux pas." Voilà la sanction.
On dit que j'ai bafoué le public, mais c'est lui qui m'a mis dehors. Enfin, quand je dis le public, ON m'a mis dehors. Il n'y a pas rupture de contrat. J'estime que je ne pouvais plus chanter dans ces conditions. Je me demande si derrière tout cela il n'y a pas une cabale contre Lissner qui m'a fait revenir à la Scala, dont Riccardo Muti m'avait écarté durant dix ans. Tout le monde n'apprécie peut-être pas que la Scala soit dirigée par un Français.
Au-delà du fait d'entrer à 43 ans dans le panthéon des chanteurs hués à la Scala, quelles pourraient en être les conséquences sur votre carrière ?
Il y a eu effectivement des précédents illustres, Anna Moffo dans La Traviata avec Karajan, ou Katia Ricciarelli dans Luisa Miller, de même Pavarotti, qui a toujours regretté d'être allé jusqu'au bout de Don Carlo et en a gardé une égratignure dans la voix. C'est vrai que mon geste risque de me coûter cher car le système des coproductions internationales fait que ce milieu est devenu tout petit. Il risque d'y avoir un procès. Sans parler de ma santé, car, depuis, je ne dors plus.
La médiatisation dont vous et votre épouse, la cantatrice Angela Gheorghiu, faites l'objet, les 400 000 exemplaires de votre disque sur Luis Mariano, n'y a-t-il pas de quoi perdre la tête ?
J'aime mon art et je suis fier de le défendre et de le faire connaître par tous les moyens. Je chanterais moins bien parce que j'ai fait un disque Mariano ? C'est ridicule. Quant à ma femme, nous n'avons pas chanté ensemble depuis trois ans. Et je n'ai fait, en tout et pour tout, que trois productions d'opéra avec mes frères David et Frederico. Je ne suis pas quelqu'un qui se monte la tête mais j'ai un tempérament sanguin dû à mes origines siciliennes. Et puis je suis un artiste, sinon je ne chanterais pas comme je chante.
Article paru sur le site du Monde le 14/12/2006